Le 18 juillet 2024, à Accra, le Conseil exécutif de l’Union africaine a adopté lors de sa 45e session ordinaire un document que peu d’observateurs avaient anticipé à cette échelle : la Stratégie continentale pour l’intelligence artificielle. Pour la première fois, l’Afrique se dote d’un cadre commun, ambitieux et détaillé, pour orienter le développement et l’usage de l’IA sur l’ensemble du continent. Ce n’est pas une déclaration de bonnes intentions de plus. C’est une feuille de route opérationnelle qui engage 55 États membres, fixe cinq grands axes d’intervention, et trace un horizon de mise en œuvre par phases entre 2025 et 2030.

Près de deux ans après cette adoption, le moment est venu de regarder ce document avec sérieux. Que dit-il vraiment ? Sur quelles bases s’appuie-t-il ? Quelles sont ses forces réelles et ses zones d’ombre ? Et surtout, qu’est-ce que cela change concrètement pour un chef de projet à Conakry, un entrepreneur à Dakar, une dirigeante d’ONG à Abidjan ou une responsable d’administration à Lomé ?

Cet article propose deux temps. Le premier présente la stratégie de manière claire et factuelle, en s’appuyant sur le texte officiel et les analyses institutionnelles qui l’accompagnent. Le second en propose une lecture critique mais constructive — qui n’évite ni les forces ni les fragilités du document — et identifie ce que les professionnels d’Afrique francophone peuvent en tirer aujourd’hui.

Ce que dit la stratégie continentale

Un cadre élaboré collectivement, ancré dans l’Agenda 2063

Le document n’est pas sorti de nulle part. Il s’inscrit dans une trajectoire plus longue, portée principalement par l’Agence de développement de l’Union africaine — l’AUDA-NEPAD — qui a publié en février 2024 un livre blanc intitulé Régulation et adoption responsable de l’IA en Afrique vers la réalisation de l’Agenda 2063. Ce livre blanc, élaboré pendant deux ans par un groupe de haut niveau sur les technologies émergentes, a posé les fondations conceptuelles de ce qui allait devenir la stratégie continentale.

L’adoption formelle s’est faite en plusieurs étapes. En juin 2024, les ministres africains en charge des télécommunications et des TIC se sont réunis virtuellement et ont approuvé à l’unanimité la stratégie ainsi qu’un document distinct mais complémentaire : le Pacte numérique africain. Puis, en juillet 2024 à Accra, le Conseil exécutif de l’UA a formellement adopté l’ensemble. Le titre officiel du document — Stratégie Continentale pour l’Intelligence Artificielle : Exploiter l’IA pour le Développement et la Prospérité de l’Afrique — annonce sans ambiguïté la posture choisie : l’IA n’est pas considérée comme un sujet technologique en soi, mais comme un levier au service du développement du continent.

Le document s’inscrit explicitement dans l’Agenda 2063, le cadre stratégique de long terme de l’UA pour faire de l’Afrique « une puissance mondiale dynamique » à l’horizon 2063, et il prend également en compte les Objectifs de Développement Durable des Nations unies. Cette double affiliation n’est pas anodine : elle positionne d’emblée la stratégie comme un instrument au service d’un projet politique plus large, et non comme une politique technologique isolée.

Cinq axes d’intervention prioritaires

La stratégie s’articule autour de cinq grands axes que tout professionnel africain travaillant sur des sujets numériques doit connaître :

1. Tirer pleinement parti des avantages de l’IA pour le développement. Le document identifie des secteurs prioritaires : agriculture, éducation, santé, finance, gestion des ressources naturelles. L’idée est de mobiliser l’IA pour répondre aux défis spécifiques du continent — productivité agricole, accès aux soins, inclusion financière, gestion durable des terres.

2. Renforcer les capacités techniques et humaines. C’est le pilier compétences. La stratégie identifie sans détours la méconnaissance de l’IA par la main-d’œuvre comme le principal obstacle à l’adoption de l’IA dans les secteurs public et privé. Le document prévoit donc des programmes de formation, de sensibilisation publique, et de développement de l’éducation à l’IA à tous les niveaux.

3. Réduire les risques et les effets néfastes. Cette section couvre la gouvernance éthique, la protection des données personnelles, la lutte contre les biais algorithmiques, et l’atténuation des risques posés par les systèmes d’IA aux valeurs africaines : cohésion sociétale, démocratie, droits de l’homme, connaissances autochtones et patrimoine culturel africain. C’est probablement la section la plus dense et la plus normative du document.

4. Stimuler les investissements publics et privés. Le document reconnaît que le développement de l’IA en Afrique devrait principalement s’appuyer sur et dépendre de l’investissement des gouvernements africains et du secteur privé sur le continent pour garantir des capacités souveraines en matière d’IA. Une stratégie de financement continentale est annoncée comme chantier prioritaire.

5. Encourager la coopération régionale et internationale. Échanges d’expériences entre États membres, coopération avec les Communautés Économiques Régionales, dialogue avec les institutions multilatérales et le secteur privé mondial. L’idée est de positionner l’Afrique comme un acteur cohérent dans les négociations internationales sur la gouvernance de l’IA, et non comme 55 voix dispersées.

Quelques chiffres-clés à retenir

Le document s’appuie sur plusieurs constats chiffrés qui en disent long sur l’ambition. Si l’Afrique parvient à saisir 5 % seulement des opportunités globales offertes par l’IA générative, cela représenterait entre 110 et 220 milliards de dollars ajoutés annuellement au PIB du continent. Le document recense également plus de 2 400 organisations actives dans l’innovation en IA en Afrique, dont 41 % sont des startups opérant dans des secteurs aussi variés que la santé, l’agriculture, l’éducation, le droit et l’assurance.

La mise en œuvre est annoncée en deux phases. La phase 1, qui se déroule entre 2025 et 2027, vise à poser les fondations : adoption de stratégies nationales par les États membres, mise en place du Conseil africain de l’IA — créé en novembre 2025 comme institution dédiée au pilotage continental — et lancement des premiers programmes opérationnels. La phase 2, à partir de 2028, doit faire passer le continent à l’échelle.

Lecture critique : forces, fragilités, conditions de réussite

Ce qui est solide dans cette stratégie

Trois éléments distinguent ce document de bien d’autres stratégies continentales qui l’ont précédé.

Le premier est sa structuration sectorielle. La stratégie ne se contente pas d’évoquer l’IA en abstrait — elle identifie des secteurs précis où elle doit produire des effets, et propose des orientations spécifiques pour chacun. Cette logique sectorielle facilite l’appropriation par les ministères concernés dans chaque pays, et permet aux acteurs privés de se positionner sur des opportunités tangibles plutôt que sur des concepts vagues.

Le deuxième est l’attention portée aux valeurs africaines. Là où beaucoup de cadres internationaux sur l’IA — y compris l’AI Act européen — sont conçus depuis des contextes culturels et juridiques spécifiques, la stratégie africaine assume une posture distincte. Elle parle explicitement de cohésion sociétale, de connaissances autochtones, de patrimoine culturel comme dimensions à protéger. Cette ambition n’est pas un gadget rhétorique : elle pose la question de savoir si les systèmes d’IA développés en Afrique ou importés sur le continent doivent réfléchir des langues, des cultures, des contextes géographiques propres. C’est une question structurante pour la décennie à venir.

Le troisième est sa cohérence avec une dynamique nationale réelle. Et c’est là que la stratégie continentale prend tout son sens : plusieurs pays africains francophones avaient déjà commencé à élaborer leurs propres stratégies nationales, et la cadre continental leur donne un référentiel commun. La Côte d’Ivoire a présenté sa Stratégie Nationale d’Intelligence Artificielle (SNIA 2030) en mars 2025, avec un budget prévisionnel de plus de 1 000 milliards de francs CFA sur la période 2025-2030, articulé autour de trois piliers — investissement, inclusion, gouvernance. Le Sénégal a publié sa Stratégie nationale sur l’IA à l’horizon 2028, ancrée dans le Plan Sénégal Émergent et structurée autour d’une ambition de souveraineté technologique. Le Bénin, le Maroc, le Rwanda ont également des stratégies nationales en place ou en cours d’adoption. La Banque de France, dans un rapport de novembre 2025, identifie même des axes communs précis dans les stratégies de l’UEMOA — renforcement des compétences, cadres éthiques, coopération public-privé, IA pour le développement durable. Il y a donc une dynamique réelle, pas un document abstrait.

Ce qui reste en zone d’ombre

Trois questions ne sont pas tranchées par la stratégie, ou ne le sont qu’imparfaitement.

Le financement reste flou. Si la stratégie reconnaît que le développement de l’IA doit s’appuyer principalement sur les ressources africaines, la question des mécanismes de financement précis reste largement ouverte. L’Union africaine annonce l’élaboration d’une stratégie de financement dédiée, mais elle n’est pas encore opérationnelle. Or, comme le notait un article de février 2026 publié sur The Conversation, les investissements financiers ne suffisent pas et doivent être portés par une ambition politique. La Banque africaine de développement, la Banque ouest-africaine de développement et les fonds souverains africains sont identifiés comme leviers potentiels — mais les montants nécessaires pour donner corps à l’ambition (rappelons : 110-220 milliards USD annuels potentiels) restent sans commune mesure avec les ressources actuellement mobilisées.

La gouvernance multi-niveaux est complexe à mettre en œuvre. La stratégie prévoit une articulation entre niveau continental (UA, Conseil africain de l’IA), niveau régional (CEDEAO, CEMAC, EAC, etc.) et niveau national. Cette architecture est théoriquement cohérente mais en pratique exigeante. Les expériences passées de stratégies continentales africaines — sur la santé, l’éducation, l’industrialisation — ont souvent souffert d’un déficit de mise en œuvre nationale faute de mécanismes contraignants. La question de savoir si le Conseil africain de l’IA disposera de ressources et d’autorité suffisantes pour faire converger réellement les 55 stratégies nationales reste ouverte. Comme l’observe un commentaire récent, un Conseil ne suffit pas si les États ne se dotent pas des moyens d’action : gouvernance des données, régulation, financement de la recherche.

Les infrastructures critiques sous-jacentes sont insuffisamment traitées. La stratégie reconnaît les lacunes africaines en matière d’infrastructures numériques — accès internet, capacité de calcul, disponibilité des données pour entraîner les modèles. Mais elle traite ces sujets comme des prérequis à combler, sans vraiment articuler une stratégie d’investissement infrastructurel dédiée. Or sans accès massif à du calcul (data centers, GPU), sans données africaines de qualité disponibles pour l’entraînement de modèles linguistiques et sectoriels, sans connectivité à haut débit dans les zones où les usages sont les plus urgents, la stratégie risque de rester un cadre normatif sans levier opérationnel suffisant.

Les conditions de réussite

Pour passer du document à l’effet réel sur le terrain, plusieurs conditions devront être réunies dans la décennie qui s’ouvre.

La première est l’alignement entre stratégies nationales et stratégie continentale. C’est précisément ce qui distinguera la stratégie africaine d’autres cadres continentaux moins suivis : si les pays adoptent la même grammaire, partagent leurs données et standards, et coopèrent réellement, l’effet d’échelle peut se déployer. Si chaque pays développe sa propre IA dans son coin, l’éclatement réglementaire et technique l’emportera sur l’ambition collective.

La deuxième est la mobilisation du secteur privé africain. Les 2 400 organisations d’innovation en IA recensées sur le continent — et particulièrement les 41 % qui sont des startups — sont les acteurs qui transformeront concrètement les ambitions stratégiques en services utilisés. Pour qu’elles le fassent, elles ont besoin de financement adapté, d’un cadre réglementaire prévisible, d’accès aux marchés continentaux ouverts par la ZLECAf, et de compétences techniques disponibles localement.

La troisième est la construction d’une intelligence collective africaine sur l’IA. La stratégie ne fonctionnera que si les chercheurs, les praticiens, les entrepreneurs et les décideurs publics africains partagent leurs travaux, leurs retours d’expérience, leurs débats. Aujourd’hui, beaucoup de cette intelligence existe — mais elle reste largement invisible faute d’espaces de circulation. C’est exactement le rôle que Sankoré entend jouer.

Ce que cela change concrètement pour vous

Vous êtes chef de projet, entrepreneur, dirigeant d’organisation publique ou privée en Afrique francophone. Que faire de cette stratégie continentale dans votre quotidien ?

Pour les chefs de projet et responsables d’organisations, deux implications pratiques. D’abord, la stratégie continentale et les stratégies nationales qui s’y articulent vont progressivement structurer le paysage des financements publics et internationaux fléchés vers l’IA. Connaître les axes prioritaires de votre pays (santé, agriculture, éducation, gouvernance…) vous permet de positionner vos projets dans des dynamiques de financement plus solides. Ensuite, les cadres éthiques et réglementaires qui en découlent — protection des données, transparence des algorithmes, lutte contre les biais — vont devenir des exigences concrètes dans les marchés publics et les financements bailleurs. Anticipez-les dès maintenant dans vos méthodes de gestion de projet plutôt que de les subir plus tard.

Pour les entrepreneurs tech, l’enjeu est d’identifier où vos solutions s’inscrivent dans les priorités stratégiques nationales. La SNIA 2030 de la Côte d’Ivoire prévoit la création d’une Agence Nationale de l’Intelligence Artificielle, l’intégration de l’IA dans les curriculums éducatifs, des hubs sectoriels. Le Sénégal mise sur les partenariats régionaux et l’éthique. Ces orientations créent des opportunités commerciales tangibles — pour qui sait s’y positionner. Le programme Pro.IA en Côte d’Ivoire, lancé en partenariat avec le PNUD, l’Université FHB et l’UNESCO, est un exemple de dispositif concret auquel les entreprises peuvent participer.

Pour les acteurs de la transformation digitale et les consultants, ces stratégies créent un nouveau registre d’expertise demandée : accompagner les ministères, collectivités, grandes entreprises et institutions dans la traduction concrète des objectifs stratégiques nationaux. Les besoins en cadrage, en formation des décideurs publics, en élaboration de stratégies sectorielles d’IA vont croître significativement dans les prochaines années.

En guise de conclusion

La Stratégie continentale pour l’intelligence artificielle adoptée par l’Union africaine en juillet 2024 n’est ni un acte de foi à célébrer aveuglément ni une déclaration vide à congédier d’un revers de main. C’est un document sérieux, élaboré collectivement, ancré dans des cadres préexistants (Agenda 2063, ODD), articulé avec des dynamiques nationales réelles, et qui pose une ambition claire pour la décennie. Ses forces — structuration sectorielle, attention aux valeurs africaines, cohérence avec les stratégies nationales — sont des atouts tangibles. Ses fragilités — financement, gouvernance multi-niveaux, infrastructures sous-jacentes — sont des chantiers ouverts qui détermineront en grande partie le succès final.

Pour les professionnels et entrepreneurs d’Afrique francophone, la question n’est pas de savoir s’il faut « croire » ou non à cette stratégie. C’est de savoir ce qu’on en fait. La feuille de route existe. Les financements vont progressivement se structurer. Les cadres réglementaires se préciseront. Les acteurs qui auront pris le temps d’en comprendre les implications et de se positionner activement dans la dynamique seront en bien meilleure place que ceux qui auront attendu de voir.

Sankoré continuera à documenter cette construction dans la durée — non pas comme un relais institutionnel, mais comme un média qui prend les sujets de politique publique au sérieux et les rend utiles. Si vous avez des retours, des questions ou des éclairages issus de votre propre pratique sur ces sujets, écrivez-nous. C’est précisément ce type d’intelligence collective dont la stratégie continentale aura besoin pour produire ses effets.